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Crise. Où allons-nous? Comment? Pourquoi? Où devrions-nous aller? Dernière mise à jour: 23.12.2011



Crise. Où allons-nous? Comment? Pourquoi? Où devrions-nous aller? Dernière mise à jour: 23.12.2011
Table chronologique inverse des matières

23.12.2011. Adieu 2011. Quotidienne d'Agora. Par Cécile Chevré
28.11.2011. Crise de la dette des Etats: les différences Etats-Unis/Europe.
21.11.2011. D'où venons-nous, que faisons-nous, où allons-nous ? Par Simone Wapler
19.11.2011. Extraits d'un entretien avec les sociologues Pinçon et Charlot.
14.11.2011. L'inégalité, moteur mondial de l'indignation. Le Monde. Par Sylvie Kauffmann.
09.11.2011. L'Europe finira-t-elle comme l'Union soviétique ? Le Monde. Par François Heisbourg.
08.11.2011. «  Nous avançons comme des somnambules vers la catastrophe  ». TerraEco. Entretien avec Edgar Morin.

Source: Quotidienne d'Agora. 23.12.2011.
Auteure: Cécile Chevré.

Je ne sais pas ce que vous avez pensé de cette année, mais de mon côté, elle m'a parue bien (trop) chaotique. Elle a aussi mis à bas certaines de mes certitudes.

La fin de l'euro ?

J'avais commencé 2011 en étant persuadée que la zone euro parviendrait à surmonter la crise de la dette souveraine pour conserver une unité non seulement économique mais aussi politique. 2011 aura donc été une déception. Déception de voir que 12 mois ont passé et qu'aucune réelle solution à la crise n'a été appliquée. Mais aussi déception de constater que la gravité de la crise est encore niée. Ou encore que les solutions proposées ne sont pas adaptées à la nature même de cette crise. C'est une crise de solvabilité que nous ne résoudrons ni avec plus de liquidité ni par un surcroît d'endettement.

2011 aura été l'année où la fin de l'euro est devenue une possibilité. Pendant le premier semestre, personne n'osait vraiment évoquer une telle sortie de crise (éventualité que nous avions de notre côté envisagée dès fin 2009). Mais depuis quelques mois surgissent des rumeurs d'explosion pure et simple de l'euro, de sortie de crise d'un ou plusieurs pays (la Grèce et/ou l'Allemagne) ou encore de création d'une Europe à deux vitesses (avec les vertueux pays du Nord et les pécheurs pays du Sud).

Crise. Où allons-nous? Comment? Pourquoi? Où devrions-nous aller? Dernière mise à jour: 23.12.2011
Jusqu'à présent, l'euro résiste bon an mal gré. Pour combien de temps ?

Mais surtout, 2011 aura sonné le glas des ambitions européennes.

2011 se termine par un abandon de souveraineté européenne – ou un découragement peut-être ? Le FMI est maintenant chargé de résoudre la crise de la dette. Le Figaro résumait très bien la situation par le titre d'un de ses articles : "La zone euro se met sous tutelle du FMI". L'Union européenne a donc décidé d'octroyer 150 milliards d'euros au FMI. A charge de celui-ci de voler au secours des pays de la Zone qui en auront besoin – tous les regards se tournent vers l'Italie.

Les gouvernements n'ont rien pu faire, le tandem franco-allemand n'a rien pu faire, la zone euro n'a rien pu faire, c'est donc maintenant à une institution internationale que revient la lourde charge de régler nos problèmes de dettes et trouver une solution à nos errements.

Nos cousins pauvres d'Amérique

Côté américain, cette année a aussi apporté son lot de surprises. Comme en Europe, les blocages politiques ont empêché toute décision sur l'avenir du budget américain. Le Sénat vient tout juste de voter un budget qui devrait permettre à l'Etat fédéral de tenir jusqu'en septembre prochain. Mais, depuis plus d'un an, le Super comité chargé de décider le montant et la nature des économies à réaliser dans les années à venir peine à trouver un compromis. Républicains et démocrates n'en finissent pas de s'écharper...

Autre surprise, la dégradation par Standard & Poor's de la note souveraine des Etats-Unis l'été dernier. Nous savions que cela arriverait – il suffit de jeter un oeil aux dettes américaines pour s'en convaincre – mais nous n'aurions pas parié un kopek sur le fait que cela pouvait arriver cette année. 2012 ou 2013 nous semblait plus probable. D'ailleurs l'agence de notation Fitch vient tout juste de lancer une menace de dégradation contre les Etats-Unis. Ce n'est pas une nouveauté – les agences menacent depuis plusieurs années déjà la notation américaine si aucun effort notable pour endiguer l'hémorragie budgétaire n'était fait – mais le précédent de cet été pourrait pousser Fitch à faire passer sa menace de paroles en actes. Ne prenez cependant pas tout de suite votre gilet de sauvetage, l'agence de notation a assuré qu'elle ne procéderait à aucune dégradation avant 2013.

Ce qui m'a peut-être le plus frappé cette année, c'est la paupérisation galopante des Etats-Unis.

La Crise, la crise, la crise...

La crise que nous traversons n'est pas une "crisounette", c'est une crise de l'ampleur de celle de 1929 – et peut-être même pire. En prendre conscience nous permettra de nous préparer.

Deuxième constat : nous ne savons pas ce que l'avenir nous réserve. Tous les analystes (dont nous faisons partie) se raccrochent au passé, à l'expérience des crises passées, pour essayer de deviner ce que nous réserve celle-ci. Seulement voilà, chaque crise est unique. Et celle-ci pourrait même être une crise d'un nouveau genre.

Faire ce constat nous oblige aussi à réfléchir. A réfléchir sur ce que nous réserve 2012.

28.11.2011. Crise de la dette des Etats: les différences Etats-Unis/Europe

Source: Chronique Agora. 28.11.2011.
Auteur: Bill Bonner.
Intertitres: Raphaël Dougoud.

Les promesses des créateurs d'illusions

L’idée fondamentale des gouvernements modernes était de promettre aux électeurs des choses qu’on ne pouvait se permettre de leur donner… puis d’emprunter pour combler le vide. N’importe quel idiot aurait pu voir qu’en fin de compte, on finirait par se trouver à court de prêteurs de bonne volonté, et ce serait la fin de l’histoire. Mais les prêteurs sont soit étonnamment généreux, soit incroyablement idiots.

Notre collègue Joel Bowman nous dit que les prêteurs de l’Argentine sont plus au fait de la manière dont les choses se passent. Il cite un résident de Buenos Aires lui expliquant la différence entre les gouvernements du monde développé… et le gouvernement dans la pampa : "Dans votre pays, il faut probablement des mois, voire des années avant que les politiciens renient leurs promesses. Ici, ils le font en quelques semaines”.

Vous avez une "planche à billets"?!

Tout semblait très bien se passer aux Etats-Unis et en Europe… jusqu’à ce que le secteur privé se retrouve en difficulté. Les banques ont elles aussi eu des problèmes… parce qu’elles avaient prêté de l’argent à des emprunteurs privés qui ne pouvaient pas les rembourser. Aux Etats-Unis, les autorités sont intervenues. Après l’effondrement de Lehman Bros., elles ont clairement fait comprendre que l’argent serait là pour renflouer n’importe quel gros prêteur. Quant au gouvernement US lui-même, personne n’a jamais douté que son crédit était sain ; après tout, il a une planche à billets !

En Europe, les choses ne sont pas aussi simples. Parce que ni l’Espagne, ni l’Irlande, ni l’Italie, ni la Grèce n’ont de planche à billets. Collectivement, l’Europe en a une, bien entendu. Mais elle est sous le contrôle des banquiers allemands. Et pour l’instant, les Allemands ont quasiment affirmé qu’avant de procéder à des renflouages par l’impression monétaire, il faudra leur passer sur le corps…

… c’est-à-dire la solution que préféreraient les Grecs, les Italiens, les Espagnols, les Irlandais et tout le reste de l’Europe…

Mais pour l’instant, les Allemands sont encore parmi nous et la planche à billets n’est pas portée au rouge. Quant à l’avenir… tout peut arriver !

Tout financier d'entreprise sait qu'emprunter crée deux impacts directs qui peuvent devenir douloureux: payer des intérêts et rembourser les dettes. Et les conséquences en cas d'impossibilité d'y faire face

D’abord, la dette ne va pas disparaître… Elle ne peut pas être remboursée, et — à moins d’une avancée exceptionnelle — ni l’Europe, ni les Etats-Unis, ni le Japon ne peuvent s’en sortir par la croissance.

Ensuite, les populations des trois grandes économies développées vont devoir accepter une baisse de leur niveau de vie. Aux Etats-Unis, les revenus réels disponibles des ménages — une fois déduits les coûts de l’alimentation et de l’énergie, les impôts et le remboursement des dettes — baissent. Les gens doivent arrêter de dépenser autant et épargner pour leur retraite — menant à une baisse des dépenses de consommation, une hausse du chômage et une économie plus paresseuse. En Europe, les avantages fournis par le gouvernement doivent être réduits.

En Europe comme aux Etats-Unis, les gens vivent au-dessus de leurs moyens depuis des années, en se finançant par un endettement de plus en plus profond. La fin de ce cycle semble être arrivée en Europe… et, pour le secteur privé, aux Etats-Unis. Le secteur public américain, en revanche, trouve toujours plus facile d’emprunter que de réduire les dépenses. Ce qui lui permettra d’acheter plus de cordes pour se pendre plus tard.

21.11.2011. D'où venons-nous, que faisons-nous, où allons-nous ?

Source: Protection &Rendements.
Source: Simone Wapler, rédactrice en chef de L'Investisseur Or et Matières

Nous venons d'une époque faste. Une population jeune, de fantastiques progrès techniques. Le charbon, le pétrole et l'électricité ont remplacé la seule force humaine ou animale. Avouez que c'est vraiment un progrès. De fantastiques gains de productivité ont été possibles puis amplifiés par l'automatisation et enfin l'informatisation. Nous étions riches, nous avions l'espoir de l'être toujours plus.

Que faisons-nous ?

Nous piétinons, cramponnés à nos avantages acquis et nous vieillissons. Le vieillissement de la population est la conséquence de nos avantages acquis : une meilleure médecine, l'industrialisation des antibiotiques, une mutualisation du risque de santé. Ayant perdu l'espoir de devenir toujours plus riches (nous l'étions déjà), nous nous sommes endettés. Individuellement, aux Etats-Unis, par des crédits à la consommation ou à l'habitat. Collectivement, en Europe, par des emprunts publics nécessaires pour distribuer toujours plus de prestations sociales.

Où allons-nous ?

Collectivement, droit dans le mur. Maintenant, il faut payer les dettes et plus personne n'a d'argent. L'étau du piège du crédit se referme sur l'Italie (après l'Irlande, la Grèce, le Portugal). Bientôt l'Espagne, la France, la Belgique... Les autorités sont de plus en plus discréditées. Les marionnettes politiques sont mises au rancard (Papandréou, Berlusconi). L'agitation commence. Wall Street est occupé. La Grèce n'est qu'une gigantesque manifestation. Les dictateurs tombent aussi (Egypte, Libye, Tunisie).

Où allons-nous, individuellement, en tant qu'investisseur ?

Rien d'exaltant. Il va falloir apprendre à ne pas perdre d'argent et à nous prémunir contre les dangers auxquels nos autorités -- qui ne nous veulent que du bien -- nous exposent. Ces dangers sont essentiellement l'inflation, c'est-à-dire une hausse des prix --mais pas des salaires-- généralisée ; le désordre monétaire, politique et social ; une pression fiscale de plus en plus dure.

Certains vont me répondre qu'il n'y a pas d'inflation et que cette question est stérile. C'est faux. Il y a de l'inflation, simplement, elle n'est pas mesurée. Quiconque dépense ce qu'il gagne et pas plus sait très bien que son "reste pour vivre" diminue.

19.11.2011. Entretien avec les sociologues Pinçon-Charlot (extraits)

Crise. Où allons-nous? Comment? Pourquoi? Où devrions-nous aller? Dernière mise à jour: 23.12.2011
Source: entretien d'Eric Michel avec les socioloques Pinçon et Charlot.
Actualité de l'Histoire, no 3, déc. 2011.

Les « marchés » ce sont des êtres humains qui ont fait de la spéculation financière et de l’enrichissement à tout prix le sens de leur vie.


14.11.2011. L'inégalité, moteur mondial de l'indignation

Crise. Où allons-nous? Comment? Pourquoi? Où devrions-nous aller? Dernière mise à jour: 23.12.2011
Source: Le Monde, 14.11.2011.
Auteure: Sylvie Kauffmann.

L'indignation a gagné Harvard. Enfin, presque. Pour être plus précis, elle a fait irruption dans le cours d'introduction à l'économie du professeur Greg Mankiw, qui accueille chaque mercredi 700 étudiants dans son amphi.

Le 2 novembre, 70 d'entre eux - soit " 5 à 10 % ", a-t-il calculé curieusement pour un économiste - se sont levés au début du cours et ont quitté la salle, pour marquer leur solidarité avec le mouvement Occupy Wall Street, qui plonge depuis plusieurs semaines les Etats-Unis dans un abîme d'introspection sur ce qu'il est advenu du rêve américain.


Mais les mouvements de contestation de cette logique mortifère s’amplifient dans le monde. La main invisible s’est déconsidérée en remplissant toujours les mêmes poches. Les États doivent reprendre le nécessaire contrôle, sous la surveillance de peuples rendus vigilants par les désastres provoqués par la dérive ultra-libérale.

L’idéologie du mérite a été mise en avant pour justifier l’accroissement des inégalités : de plus en plus de riches et de plus en plus de pauvres. Ce que le mérite justifie en ramenant la société à un agrégat d’individus, chacun ayant des chances égales. La sociologie est objectivement révolutionnaire puisqu’elle ne peut que mettre en évidence l’existence d’une classe privilégiée, qui se constitue en lignées pour assurer la transmission des richesses et des pouvoirs aux générations suivantes.

Le surendettement des États provoqué par les imprudences des financiers, quand ce n’est pas leur incompétence infatuée, et par les cadeaux fiscaux faits aux riches, est le cheval de Troie qui ouvre la porte aux nouveaux plans d’austérité pour les peuples, en France et dans les pays européens. Il justifie la privatisation d’entreprises et d’équipements publics, aussi importants que les ports, les aéroports et bientôt les centrales nucléaires.

Il est probable que le capitalisme financier dérégulé ait atteint le summum de sa malfaisance. Il aura réussi à reconstituer une conscience de classe et à unifier contre lui des courants divers dont l’une des caractéristiques est la conscience de l’existence de la classe des gagnants et de celle des perdants. Derrière ces dénominations d’un marxisme approximatif réside le processus de prise de conscience à laquelle nous assistons et nous participons, à notre mesure. L’ultra-libéralisme aura réussi à refonder une conscience de classe. Son approfondissement est un enjeu majeur : l’un des atouts du capital aura été de diviser les classes populaires sur des critères ethniques. L’internationalisme, depuis longtemps banal dans les hautes classes, est une urgence vitale en milieu populaire : il s’agit de ne pas se tromper d’ennemi.

Pourquoi Greg Mankiw ? Parce qu'il a, à leurs yeux, une fâcheuse tendance à privilégier les enseignements d'Adam Smith sur la théorie keynésienne, et parce que la " nature partisane de ce cours symbolise et contribue aux inégalités économiques croissantes aux Etats-Unis ". Le fait que Greg Mankiw ait présidé, dans une vie antérieure, le conseil économique du président George W. Bush n'est peut-être pas non plus étranger au choix des protestataires. " L'ironie de l'histoire, relève le professeur Mankiw sur son blog, c'est que le sujet du cours ce jour-là était précisément la distribution des revenus, et notamment le fossé croissant entre le 1 % au sommet et les 99 % en dessous. Dommage qu'ils l'aient raté. "

Une année d'études à Harvard revient à peu près à 50 000 dollars (36 600 euros). Quelques-uns des jeunes contestataires du professeur Mankiw ont, sans doute, contracté des emprunts pour payer leurs études, dont la dette les étranglera s'ils ne trouvent pas du travail tout de suite. D'autres ont des parents qui se saignent aux quatre veines pour eux, plus que ne l'ont fait leurs propres parents. Et c'est cette disparité qui nourrit le ressentiment actuel aux Etats-Unis.

Exemple : Susan Benda, juriste et mère d'un adolescent de 14 ans, compare les 50 000 dollars annuels que lui coûtera son fils (et qu'elle n'a pas) s'il réussit à entrer dans une de ces universités d'élite, aux 6 000 dollars que la même université coûtait à ses parents en 1978.

Contrairement à elle il y a trente ans, un vrai parcours du combattant attend son fils à la sortie pour trouver un premier emploi, et s'il déniche un stage, ce sera grâce aux relations professionnelles de sa mère. " Ce qui veut dire que les jeunes qui ne sortent pas des 20 meilleures universités et dont les parents n'ont pas les bonnes connexions n'ont aucune chance, dit-elle. A mesure que les riches deviennent plus riches, les classes professionnelles, elles aussi, protègent leurs enfants, et les portes se ferment pour les autres. Nous sommes de moins en moins une terre d'opportunités, ouverte au mérite. C'est déprimant. "

Si l'inégalité déprime les parents, elle révolte les enfants. C'est elle qui a fait le succès d'Occupy Wall Street, qui envoie les " indignés " dans la rue en Europe, qui cause la multiplication des " incidents de masse " en Chine, ou qui permet au rebelle populiste noir Julius Malema d'être entendu lorsqu'il menace les Blancs d'Afrique du Sud d'une " guerre économique ". Symptôme le plus tangible des maux attribués à la mondialisation, le creusement des inégalités sert de moteur à la contestation dans les économies avancées comme dans les pays émergents. Pour l'économiste américain Nouriel Roubini, nous sommes confrontés à l'" instabilité de l'inégalité ". Plusieurs études anciennes ont montré la corrélation entre hausse des inégalités et instabilité sociale accrue, surtout lorsque la classe moyenne est affaiblie. C'est exactement ce qui est en train de se passer.

Le mal est à l'oeuvre depuis à peu près deux décennies, mais il explose aujourd'hui parce que le niveau élevé de chômage, en particulier chez les moins de 25 ans (17,1 % aux Etats-Unis, 21 % dans l'Union européenne, 46 % en Espagne) l'a rendu intolérable, avec son corollaire, l'injustice. L'Amérique prospère des années 1990, du plein-emploi et de l'équilibre budgétaire, était pleine d'admiration pour ces tycoons du high-tech et de la finance qui devenaient milliardaires du jour au lendemain en stock-options et en bonus. Mais à l'époque, les petits porteurs aussi s'enrichissaient en Bourse.

C'est fini. L'admiration a fait place à la colère. En réalité, le revenu moyen des ménages, en tenant compte de l'inflation, n'a pas progressé par rapport à 1989 aux Etats-Unis. Ce qui a progressé, en revanche, ce sont les revenus les plus élevés, un mécanisme très bien décrit en France dans le livre de Thierry Pech, Le Temps des riches (Seuil, 180 p., 15 euros).

Partout, l'écart s'est creusé entre les tranches de revenus basses et moyennes, qui ont stagné, et les tranches les plus hautes, qui ont parfois atteint des sommets vertigineux, justifiés ni par le talent ni par le travail, dans une économie financiarisée. Selon des chiffres d'Eurostat, le ratio S80/S20, qui compare les revenus des 20 % inférieurs et ceux des 20 % supérieurs en Europe, a atteint en 2009 en Espagne, où est né le mouvement des " indignados ", son plus fort différentiel depuis que cette statistique existe. Dans des pays comme la Chine ou l'Inde, des millions de gens sortent de la pauvreté, mais l'opulence des nouveaux riches redouble leurs attentes - et leur frustration.

Le modèle occidental avait trouvé une solution aux inégalités et à l'injustice, avec deux variantes : le laisser-faire américain et, en Europe, la redistribution par l'impôt et l'Etat-providence. Le modèle a bien fonctionné pendant la deuxième moitié du XXe siècle. Aujourd'hui, il est en panne, à l'exception peut-être de quelques pays nordiques. Pierre Rosanvallon, auteur d'un ouvrage fondamental sur la question, La Société des égaux (Seuil, 428 p., 22,50 euros), dénonce une " crise de l'idée d'égalité " et le " recul de la solidarité ", avec en arrière-plan la " sourde délégitimation de l'impôt et du principe redistributif ". L'échec n'est pas seulement social, il est aussi économique : la concentration de la richesse au sommet et l'affaiblissement des classes moyennes salariées peuvent avoir un effet négatif sur la demande, créant un problème macroéconomique structurel potentiel. Les pays émergents apportent-ils une réponse ? Pas pour l'instant. C'est donc le modèle occidental qu'il faut réinventer.

08.11.2011. «  Nous avançons comme des somnambules vers la catastrophe  »

Crise. Où allons-nous? Comment? Pourquoi? Où devrions-nous aller? Dernière mise à jour: 23.12.2011
Source: TerraEco. 08.11.2011.
Entretien avec Edgar Morin.
...

Pourquoi cherchons-nous systématiquement une utilité au temps qui passe ?

Nous sommes prisonniers de l’idée de rentabilité, de productivité et de compétitivité. Ces idées se sont exaspérées avec la concurrence mondialisée, dans les entreprises, puis répandues ailleurs. Idem dans le monde scolaire et universitaire ! La relation entre le maître et l’élève nécessite un rapport beaucoup plus personnel que les seules notions de rendement et de résultats. En outre, le calcul accélère tout cela. Nous vivons un temps où il est privilégié pour tout. Aussi bien pour tout connaître que pour tout maîtriser. Les sondages qui anticipent d’un an les élections participent du même phénomène. On en arrive à les confondre avec l’annonce du résultat. On tente ainsi de supprimer l’effet de surprise toujours possible.

09.11.2011. L'Europe finira-t-elle comme l'Union soviétique ?

Crise. Où allons-nous? Comment? Pourquoi? Où devrions-nous aller? Dernière mise à jour: 23.12.2011
Source: Le Monde. 09.11.2011.
Auteur: François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique

Ceux qui ont eu à analyser pendant les années 1980 le déclin puis la chute de l'empire soviétique ne peuvent qu'être frappés par certaines analogies avec la situation qui prévaut dans l'Union européenne. L'affirmation pourra surprendre, d'autant que la fin de l'empire soviétique fut vécue comme une libération, à l'inverse des sentiments qui accompagneraient la dissolution de notre Union.

Cependant, les processus de la déliquescence sont comparables. Dans les deux cas, nous assistons à la perte de vitalité économique, avec la même érosion de la croissance, malgré les différences entre les systèmes économiques en cause. Surtout, nous constatons la difficulté de la gestion des contradictions inhérentes aux projets idéologiques et politiques en présence. Dans le cas de l'UE, l'idéologie fondatrice du "plus jamais ça", héritée des deux guerres mondiales, mobilisera de moins en moins les générations montantes : à terme, comment fonder un "vivre-ensemble" sur la crainte non des autres mais de soi ?

Au plan politique, l'UE n'a toujours pas trouvé son demos, et ses institutions sont perçues au mieux avec indifférence, au pire suscitent le rejet. En termes stratégiques, l'Europe a perdu son adversaire mais elle a aussi perdu ses limites : le rideau de fer bornait notre projet, désormais savons-nous jusqu'où il est censé s'étendre et pourquoi ? Enfin, et telle est la cause de la crise existentielle dans laquelle est entrée l'UE, nous avons prétendu bâtir une monnaie commune sans nous donner les instruments de gouvernance fédérale et les mécanismes de transfert fiscaux sans lesquels il ne peut y avoir d'avenir pour l'euro.

Au plan économique et social, le Portugal et la Finlande, par exemple, sont, et resteront, différents, tout comme le sont l'Alabama et l'Alaska, le Nordeste brésilien et l'Etat de Sao Paulo. Contrairement à nous, l'Inde, le Brésil ou les Etats-Unis gèrent avec succès des divergences régionales comparables aux nôtres, grâce à leurs institutions fédérales. Et tout comme à l'époque de l'URSS de Gorbatchev (1986-1991), chaque initiative européenne pour dénouer les contradictions du système arrive trop tard : comme la glasnost et la perestroïka, les plans de sauvetage "décisifs" succèdent les uns aux autres.

L'échec de ces initiatives ne tient pas seulement à l'incompétence ou à l'incurie des responsables européens et des Etats membres, mais surtout à la nature de la contradiction à laquelle nos pays sont confrontés : au constat qu'il ne peut y avoir de salut pour l'euro sans institutions fédérales s'oppose le rejet de solutions fédérales par nos peuples et nos dirigeants.

La possibilité d'une fin de l'UE est renforcée par un paradoxe. D'une part, l'Union est menacée dans son être si l'euro disparaît : cette affirmation, lancée dès l'automne 2010 par M. Van Rompuy et Mme Merkel et reprise depuis lors par M. Sarkozy, est exacte. En l'absence de l'euro et en présence de dévaluations compétitives, le marché unique ne tiendrait pas longtemps, pas plus que la liberté de mouvement et d'établissement.

La somme d'égoïsmes ayant précipité la fin de l'euro ne cesserait pas de se manifester lorsqu'il s'agirait de bâtir sur ses décombres. D'autre part, l'euro ne peut être sauvé que par un traité fédéral entre les Etats membres de la zone euro. Mais les pouvoirs et les institutions politiques d'une eurozone levant un impôt fédéral et gérant un budget substantiel ne seraient par définition pas ceux des Vingt-Sept.

Dans ces conditions, quel sens auraient les acquis communautaires, tant serait infranchissable le différentiel institutionnel et politique entre le noyau fédéral et les pays refusant par principe l'appartenance à l'euro ? L'UE pourrait-elle conserver un rôle substantiel face à une telle transformation - dont la probabilité reste subordonnée à une acceptation d'institutions fédérales par les opinions publiques des pays de la zone euro, perspective qui est loin d'être acquise.

Que l'euro meure et l'Union mourra. Et si l'euro revit et prospère, l'Union n'est pas assurée de survivre. Les conséquences stratégiques de chacun de ces scénarios seraient contrastées mais de grande ampleur. Contrairement aux craintes exprimées par le président Sarkozy lors de son discours aux ambassadeurs en août, la fin de l'euro et de l'Union ne signifierait pas le retour aux guerres du passé. Celles-ci découlaient des prétentions hégémoniques portées par des puissances européennes dynamiques et non de la faiblesse d'Etats sur le déclin. Si l'horreur devait être au rendez-vous, ce serait plutôt celle des Balkans des années 1990.

Nos peuples, instruits par les expériences désastreuses du XXe siècle, ne se livreraient pas à ce type de tragédie. Leur sort serait plutôt celui du déclin et de la dépendance. La sécurité et la prospérité de nos pays seraient subordonnées aux exigences des grandes puissances, anciennes ou émergentes.

Le sauvetage de l'euro par la création d'une eurozone fédérale poserait d'autres défis stratégiques. Comment concevoir une politique de sécurité et de défense européenne alors que le Royaume-Uni serait hors jeu et que les vues de la plupart de nos autres partenaires européens sont moins ambitieuses que celles de notre pays ? Comment éviter que les pays d'Europe centrale ne se trouvent à nouveaux condamnés à leur sort historique de glacis entre l'Europe occidentale et la Russie ? En sauvant l'euro, nous aurons une chance de bâtir une nouvelle Union.

Il reste à voir si nous ferons mieux que la Russie, qui a su au moins renaître des décombres de l'empire soviétique, mais dans des conditions économiques et politiques qu'il vaudrait mieux éviter.

A qui la faute ? Au capitalisme ? A la science ?

Nous sommes pris dans un processus hallucinant dans lequel le capitalisme, les échanges, la science sont entraînés dans ce rythme. On ne peut rendre coupable un seul homme. Faut-il accuser le seul Newton d’avoir inventé la machine à vapeur ? Non. Le capitalisme est essentiellement responsable, effectivement. Par son fondement qui consiste à rechercher le profit. Par son moteur qui consiste à tenter, par la concurrence, de devancer son adversaire. Par la soif incessante de « nouveau » qu’il promeut grâce à la publicité… Quelle est cette société qui produit des objets de plus en plus vite obsolètes ? Cette société de consommation qui organise la fabrication de frigos ou de machines à laver non pas à la durée de vie infinie, mais qui se détraquent au bout de huit ans ? Le mythe du nouveau, vous le voyez bien – et ce, même pour des lessives – vise à toujours inciter à la consommation. Le capitalisme, par sa loi naturelle – la concurrence –, pousse ainsi à l’accélération permanente, et par sa pression consommationniste, à toujours se procurer de nouveaux produits qui contribuent eux aussi à ce processus.

On le voit à travers de multiples mouvements dans le monde, ce capitalisme est questionné. Notamment dans sa dimension financière…

Nous sommes entrés dans une crise profonde sans savoir ce qui va en sortir. Des forces de résistance se manifestent effectivement. L’économie sociale et solidaire en est une. Elle incarne une façon de lutter contre cette pression. Si on observe une poussée vers l’agriculture biologique avec des petites et moyennes exploitations et un retour à l’agriculture fermière, c’est parce qu’une grande partie de l’opinion commence à comprendre que les poulets et les porcs industrialisés sont frelatés et dénaturent les sols et la nappe phréatique. Une quête vers les produits artisanaux, les Amap (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne, ndlr), indique que nous souhaitons échapper aux grandes surfaces qui, elles-mêmes, exercent une pression du prix minimum sur le producteur et tentent de répercuter un prix maximum sur le consommateur. Le commerce équitable tente, lui aussi, de court-circuiter les intermédiaires prédateurs. Certes, le capitalisme triomphe dans certaines parties du monde, mais une autre frange voit naître des réactions qui ne viennent pas seulement des nouvelles formes de production (coopératives, exploitations bio), mais de l’union consciente des consommateurs. C’est à mes yeux une force inemployée et faible car encore dispersée. Si cette force prend conscience des produits de qualité et des produits nuisibles, superficiels, une force de pression incroyable se mettra en place et permettra d’influer sur la production.

Les politiques et leurs partis ne semblent pas prendre conscience de ces forces émergentes. Ils ne manquent pourtant pas d’intelligence d’analyse…

Mais vous partez de l’hypothèse que ces hommes et femmes politiques ont déjà fait cette analyse. Or, vous avez des esprits limités par certaines obsessions, certaines structures.

Par obsession, vous entendez croissance ?

Oui ! Ils ne savent même pas que la croissance – à supposer qu’elle revienne un jour dans les pays que l’on dit développés – ne dépassera pas 2 % ! Ce n’est donc pas cette croissance-là qui parviendra à résoudre la question de l’emploi ! La croissance que l’on souhaite rapide et forte est une croissance dans la compétition. Elle amène les entreprises à mettre des machines à la place des hommes et donc à liquider les gens et à les aliéner encore davantage. Il me semble donc terrifiant de voir que des socialistes puissent défendre et promettre plus de croissance. Ils n’ont pas encore fait l’effort de réfléchir et d’aller vers de nouvelles pensées.

Décélération signifierait décroissance ?

Ce qui est important, c’est de savoir ce qui doit croître et ce qui doit décroître. Il est évident que les villes non polluantes, les énergies renouvelables et les grands travaux collectifs salutaires doivent croître. La pensée binaire, c’est une erreur. C’est la même chose pour mondialiser et démondialiser : il faut poursuivre la mondialisation dans ce qu’elle créé de solidarités entre les peuples et envers la planète, mais il faut la condamner quand elle crée ou apporte non pas des zones de prospérité mais de la corruption ou de l’inégalité. Je milite pour une vision complexe des choses.

La vitesse en soi n’est donc pas à blâmer ?

Voilà. Si je prends mon vélo pour aller à la pharmacie et que je tente d’y parvenir avant que celle-ci ne ferme, je vais pédaler le plus vite possible. La vitesse est quelque chose que nous devons et pouvons utiliser quand le besoin se fait sentir. Le vrai problème, c’est de réussir le ralentissement général de nos activités. Reprendre du temps, naturel, biologique, au temps artificiel, chronologique et réussir à résister. Vous avez raison de dire que ce qui est vitesse et accélération est un processus de civilisation extrêmement complexe, dans lequel techniques, capitalisme, science, économie ont leur part. Toutes ces forces conjuguées nous poussent à accélérer sans que nous n’ayons aucun contrôle sur elles. Car notre grande tragédie, c’est que l’humanité est emportée dans une course accélérée, sans aucun pilote à bord. Il n’y a ni contrôle, ni régulation. L’économie elle-même n’est pas régulée. Le Fonds monétaire international n’est pas en ce sens un véritable système de régulation.

Le politique n’est-il pas tout de même censé « prendre le temps de la réflexion » ?

On a souvent le sentiment que par sa précipitation à agir, à s’exprimer, il en vient à œuvrer sans nos enfants, voire contre eux… Vous savez, les politiques sont embarqués dans cette course à la vitesse. J’ai lu une thèse récemment sur les cabinets ministériels. Parfois, sur les bureaux des conseillers, on trouvait des notes et des dossiers qualifiés de « U » pour « urgent ». Puis sont apparus les « TU » pour « très urgent » puis les « TTU ». Les cabinets ministériels sont désormais envahis, dépassés. Le drame de cette vitesse, c’est qu’elle annule et tue dans l’œuf la pensée politique. La classe politique n’a fait aucun investissement intellectuel pour anticiper, affronter l’avenir. C’est ce que j’ai tenté de faire dans mes livres comme Introduction à une politique de l’homme, La voie, Terre-patrie… L’avenir est incertain, il faut essayer de naviguer, trouver une voie, une perspective. Il y a toujours eu, dans l’Histoire, des ambitions personnelles. Mais elles étaient liées à des idées. De Gaulle avait sans doute une ambition, mais il avait une grande idée. Churchill avait de l’ambition au service d’une grande idée, qui consistait à vouloir sauver l’Angleterre du désastre. Désormais, il n’y a plus de grandes idées, mais de très grandes ambitions avec des petits bonshommes ou des petites bonnes femmes.

Michel Rocard déplorait il y a peu pour « Terra eco » la disparition de la vision à long terme…

Il a raison, mais il a tort. Un vrai politique ne se positionne pas dans l’immédiat mais dans l’essentiel. A force d’oublier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. Ce que Michel Rocard appelle le « long terme », je l’intitule « problème de fond », « question vitale ». Penser qu’il faut une politique planétaire pour la sauvegarde de la biosphère – avec un pouvoir de décision qui répartisse les responsabilités car on ne peut donner les mêmes responsabilités à des pays riches et à des pays pauvres –, c’est une politique essentielle à long terme. Mais ce long terme doit être suffisamment rapide car la menace elle-même se rapproche.

Le président de la République Nicolas Sarkozy n’incarne-t-il pas l’immédiateté et la présence médiatique permanente ?

Il symbolise une agitation dans l’immédiateté. Il passe à des immédiatetés successives. Après l’immédiateté, qui consiste à accueillir le despote libyen Kadhafi car il a du pétrole, succède l’autre immédiateté, où il faut détruire Kadhafi sans pour autant oublier le pétrole… En ce sens, Sarkozy n’est pas différent des autres responsables politiques, mais son caractère versatile et capricieux en font quelqu’un de très singulier pour ne pas dire un peu bizarre.

Edgar Morin, vous avez 90 ans. L’état de perpétuelle urgence de nos sociétés vous rend-il pessimiste ?

Cette absence de vision m’oblige à rester sur la brèche. Il y a une continuité dans la discontinuité. Je suis passé de l’époque de la Résistance où j’étais jeune, où il y avait un ennemi, un occupant et un danger mortel, à d’autres formes de résistances qui ne portaient pas, elles, de danger de mort, mais celui de rester incompris, calomnié ou bafoué. Après avoir été communiste de guerre et après avoir combattu l’Allemagne nazie avec de grands espoirs, j’ai vu que ces espoirs étaient trompeurs et j’ai rompu avec ce totalitarisme-là, devenu ennemi de l’humanité. J’ai combattu cela et résisté. J’ai ensuite – naturellement – défendu l’indépendance du Vietnam ou de l’Algérie, quand il s’agissait de liquider un passé colonial. Cela me semblait si logique après avoir lutté pour la propre indépendance de la France, mise en péril par le nazisme. Au bout du compte, nous sommes toujours pris dans des nécessités de résister.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je me rends compte que nous sommes sous la menace de deux barbaries associées. Humaine tout d’abord, qui vient du fond de l’histoire et qui n’a jamais été liquidée : le camp américain de Guantánamo ou l’expulsion d’enfants et de parents que l’on sépare, ça se passe aujourd’hui ! Cette barbarie-là est fondée sur le mépris humain. Et puis la seconde, froide et glacée, fondée sur le calcul et le profit. Ces deux barbaries sont alliées et nous sommes contraints de résister sur ces deux fronts. Alors, je continue avec les mêmes aspirations et révoltes que celles de mon adolescence, avec cette conscience d’avoir perdu des illusions qui pouvaient m’animer quand, en 1931, j’avais dix ans.

La combinaison de ces deux barbaries nous mettrait en danger mortel…

Oui, car ces guerres peuvent à tout instant se développer dans le fanatisme. Le pouvoir de destruction des armes nucléaires est immense et celui de la dégradation de la biosphère pour toute l’humanité est vertigineux. Nous allons, par cette combinaison, vers des cataclysmes. Toutefois, le probable, le pire, n’est jamais certain à mes yeux, car il suffit parfois de quelques événements pour que l’évidence se retourne.

Des femmes et des hommes peuvent-ils aussi avoir ce pouvoir ?

Malheureusement, dans notre époque, le système empêche les esprits de percer. Quand l’Angleterre était menacée à mort, un homme marginal a été porté au pouvoir, qui se nommait Churchill. Quand la France était menacée, ce fut De Gaulle. Pendant la Révolution, de très nombreuses personnes, qui n’avaient aucune formation militaire, sont parvenues à devenir des généraux formidables, comme Hoche ou Bonaparte ; des avocaillons comme Robespierre, de grands tribuns. Des grandes époques de crise épouvantable suscitent des hommes capables de porter la résistance. Nous ne sommes pas encore assez conscients du péril. Nous n’avons pas encore compris que nous allons vers la catastrophe et nous avançons à toute allure comme des somnambules.

Le philosophe Jean-Pierre Dupuy estime que de la catastrophe naît la solution. Partagez-vous son analyse ?

Il n’est pas assez dialectique. Il nous dit que la catastrophe est inévitable mais qu’elle constitue la seule façon de savoir qu’on pourrait l’éviter. Moi je dis : la catastrophe est probable, mais il y a l’improbabilité. J’entends par « probable », que pour nous observateurs, dans le temps où nous sommes et dans les lieux où nous sommes, avec les meilleures informations disponibles, nous voyons que le cours des choses nous emmène à toute vitesse vers les catastrophes. Or, nous savons que c’est toujours l’improbable qui a surgi et qui a « fait » la transformation. Bouddha était improbable, Jésus était improbable, Mahomet, la science moderne avec Descartes, Pierre Gassendi, Francis Bacon ou Galilée était improbables, le socialisme avec Marx ou Proudhon était improbable, le capitalisme était improbable au Moyen-Age… Regardez Athènes. Cinq siècles avant notre ère, vous avez une petite cité grecque qui fait face à un empire gigantesque, la Perse. Et à deux reprises – bien que détruite la seconde fois – Athènes parvient à chasser ces Perses grâce au coup de génie du stratège Thémistocle, à Salamine. Grâce à cette improbabilité incroyable est née la démocratie, qui a pu féconder toute l’histoire future, puis la philosophie. Alors, si vous voulez, je peux aller aux mêmes conclusions que Jean-Pierre Dupuy, mais ma façon d’y aller est tout à fait différente. Car aujourd’hui existent des forces de résistance qui sont dispersées, qui sont nichées dans la société civile et qui ne se connaissent pas les unes les autres. Mais je crois au jour où ces forces se rassembleront, en faisceaux. Tout commence par une déviance, qui se transforme en tendance, qui devient une force historique. Nous n’en sommes pas encore là, certes, mais c’est possible.

Il est donc possible de rassembler ces forces, d’engager la grande métamorphose, de l’individu puis de la société ?

Ce que j’appelle la métamorphose, c’est le terme d’un processus dans lequel de multiples réformes, dans tous les domaines, commencent en même temps.

Nous sommes déjà dans un processus de réformes…¨

Non, non. Pas ces pseudo-réformes. Je parle de réformes profondes de vie, de civilisation, de société, d’économie. Ces réformes-là devront se mettre en marche simultanément et être intersolidaires.

Vous appelez cette démarche « le bien-vivre ». L’expression semble faible au regard de l’ambition que vous lui conférez.

L’idéal de la société occidentale – « bien-être » – s’est dégradé en des choses purement matérielles, de confort et de propriété d’objet. Et bien que ce mot « bien-être » soit très beau, il fallait trouver autre chose. Et quand le président de l’Equateur Rafael Correa a trouvé cette formule de « bien-vivre », reprise ensuite par Evo Morales (le président bolivien, ndlr), elle signifiait un épanouissement humain, non seulement au sein de la société mais aussi de la nature. L’expression « bien vivir » est sans doute plus forte en espagnol qu’en français. Le terme est « actif » dans la langue de Cervantès et passif dans celle de Molière. Mais cette idée est ce qui se rapporte le mieux à la qualité de la vie, à ce que j’appelle la poésie de la vie, l’amour, l’affection, la communion et la joie et donc au qualitatif, que l’on doit opposer au primat du quantitatif et de l’accumulation. Le bien-vivre, la qualité et la poésie de la vie, y compris dans son rythme, sont des choses qui doivent – ensemble – nous guider. C’est pour l’humanité une si belle finalité. Cela implique aussi et simultanément de juguler des choses comme la spéculation internationale… Si l’on ne parvient pas à se sauver de ces pieuvres qui nous menacent et dont la force s’accentue, s’accélère, il n’y aura pas de bien-vivre.

Mercredi 9 Novembre 2011
Raphaël Dougoud
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